Share This Post

International

Turquie: Analyse des émeutes

Turquie: Analyse des émeutes
Taksim Square - Gezi Park Protests, İstanbul (Credit photo: Alan Hilditch)

Taksim Square – Gezi Park Protests, İstanbul
(Credit photo: Alan Hilditch)

Introduction

Le matin du 28 mai 2013, une cinquantaine d’écologistes campaient dans le Parc Gezi afin d’empêcher sa démolition. La police a utilisé du gaz lacrymogène afin de disperser les manifestants pourtant pacifiques. Le 17 Juin 2013, après 18 jours de manifestations, le grève générale déclarée illégale par le Ministre de l’Intérieur turc – ainsi que des manifestations ont eu lieu dans presque toutes les régions de Turquie.

Contexte

La Turquie a été fondée comme une république laïque, mais elle n’est devenue une démocratie qu’en 1950. En effet, de 1923 à 1946, elle a été gouvernée par deux leaders incontestés – Atatürk et Isém Inonu – investis de pouvoirs dictatoriaux.

Dans le système turc actuel, le Premier Ministre détient des pouvoirs écrasants de la Constitution, mais une réforme constitutionnelle est actuellement en cours pour transformer la République en un régime présidentiel avec l’introduction de freins et contrepoids (“check and balances”). Le Président et le Premier Ministre ont eu des réactions différentes face aux des protestations et il est fort probable que ceux-ci soient tous deux candidats à la prochaine élection présidentielle. L’élection de 2014 sera la première élection où les électeurs pourront élire directement leur président.

Pour l’instant, selon une experte turque, il semblerait que la majorité de la société souhaite que le Premier Ministre démissionne. Cependant, le problème est que l’opposition n’est pas unie. Jusqu’à présent, l’opposition se compose de la gauche, des Verts, des kémalistes qui sont très laïcs, de l’ultra-droite turque, des Kurdes et des Alévis.

Le Premier Ministre Erdogan et le Président Abdullah Gül sont tous deux membres de l’AKP (Parti pour la Justice et le Développement) – parti conservateur et islamique. Au pouvoir depuis 2002, l’AKP dispose d’une large majorité sans réelle opposition. Longtemps considérés comme proches alliés politiques, Erdogan et Gül ont co-fondé l’AKP, mais ils ont exprimé des lignes politiques différentes à plusieurs reprises ces derniers mois. En effet, contrairement au président Abdullah Gül qui a su se démarquer dans cette crise comme plus modéré car il a su se rappeler que la démocratie ne se réduit pas aux élections, Erdogan a déclaré que pour lui “la démocratie vient du scrutin“.

Qu’est-il arrivé?

Les manifestations ont débuté à Istanbul. Initialement, elles constituaient une  réponse au projet du gouvernement de transformation et de rénovation urbaine. Le projet comprenait la démolition de lieux publics, d’espaces verts, et de sites historiques, ainsi que le déplacement de populations pauvres.

Au départ, les manifestations dans Taksim n’étaient le fait que d’intellectuels et d’artistes mobilisés contre la démolition d’un café, puis contre la démolition d’une salle de cinéma historique. À première vue, ces protestations semblaient être le combat d’élites marginalisées dans différents endroits de la ville. Occupy Gezi s’est consolidé comme un mouvement en réponse à la brutalité policière visant plusieurs dizaines de manifestants qui tentaient de protéger le dernier espace vert dans le principal parc de Taksim à Istanbul, Gezi Park.

Cette répression a suscité une augmentation du nombre des manifestants et la manifestation s’est transformée en “Occupy Gezi” puis s’est propagée dans d’autres villes. Alors que l’objectif premier de ces manifestations était de sauver des arbres, celles-ci se sont transformées à cause des violences policières, de l’autoritarisme du parti AKP et des mesures conservatrices adoptées par celui-ci telles que le renforcement des règles relatives à la vente d’alcool .

Les manifestants se sont réuni malgré le fait qu’ils étaient très différents les uns des autres. Les images dans les médias ont dépeint des adolescentes debout en face de TOMAs [véhicule blindé anti-émeute surmonté d’un canon à eau] aux côtés de de riches avocats en train jeter des pierres sur les policiers, et des ultra-nationalistes qui luttent bras dessus bras dessous avec des militants kurdes. Ensemble, ils “ont essayé de protéger leur parc et leur démocratie et ils se sont réunis pour la première fois, main dans la main dans Gezi” a déclaré Koray Caliskan, Professeur à l’Université Bogazici. Selon certains médias, la religion constitue un facteur pertinent pour l’analyse des émeutes en Turquie, ceux-ci décrivant les manifestations comme un affrontement entre islamisme et laïcité. Le nationalisme semble aussi avoir un rôle à jouer. Néanmoins, la plupart des manifestants n’ont pas de fortes convictions idéologiques ou même d’antécédents politiques.

Une autre preuve de la façon dont les gens se sentaient unis au cours des manifestations peut être trouvée dans la forte représentation des femmes. En effet,  51% des manifestants de la place Taksim d’Istanbul étaient des femmes, selon un sondage réalisé par Research Konda la Compagnie de la Turquie. Ce pourcentage est bien supérieur au nombre habituel enregistré lors d’une manifestation féministe dans le pays. Par exemple, l’année dernière, le Premier Ministre Erdogan avait proposé de limiter l’avortement et avat suggéré que, dans la “famille idéale” turque, les femmes devaient se borner à être des femmes au foyer élevant un nombre optimal de 3 enfants. “Dans cette protestation, nous avons vu que même les gens qui ne font pas partie du mouvement féministe ou qui se sont peu exprimé lors des débats sur l’avortement ont également élevé leurs voix contre Tayyip Erdogan”, a déclaré Yalçin. “Ce genre de problèmes à l’origine propres aux féministes fait désormais aussi partie du discours des autres groupes” a-t-il ajouté.

Analyse

Les violations des droits de l’homme

Les récentes protestations au niveau international ont été accompagnées de leur lot de violations des droits de l’homme, la Turquie n’a pas fait exception. Le 8 Juin 2013, Human Rights Watch a documenté une vague massive de détentions arbitraires et d’attaques policières contre les personnes qui se trouvaient dans les locaux d’hôpitaux, ainsi que des personnes qui se trouvaient dans des centres de santé de fortune. Le 15 Juin 2013, peu de temps après que des centaines de manifestants ont été gazés dans le parc Gezi et se sont enfui à l’Hôtel de Divan, la police a lancé du gaz lacrymogène à l’intérieur ou près de l’entrée de l’hôtel. “Les jets de gaz lacrymogène dans un espace confiné sans ventilation a été une expérience désespérée” a déclaré un témoin.

(a) Les violations liées aux hôpitaux 

Des témoins ont décrit la police entrant dans l’hôpital à deux reprises, poursuivant des manifestants et tirant du gaz lacrymogène et des canons à eau à l’entrée des urgences de l’hôpital. La police a donné des coups de pied et battu des manifestants pacifiques. D’après les rapports de l’Association médicale, la police a arrêté quatre agents de santé – le Dr. Savas Çömlek et les infirmières Nazlihan Özdamar, Sehri Yağcıkara, et Esra Fidan  d’un hôpital de fortune dans Tarlabaşı près de Taksim

On trouve de nombreux rapports rédigés par des avocats de l’association du barreau d’Istanbul manifestant qui avaient été arrêtés dans la nuit du 15 Juin et au matin du 16 Juin. Ceux-ci ont ensuite été placés dans des bus pendant des heures au lieu d’être placés immédiatement en garde à vue. Par exemple, jusqu’à midi le 16 Juin, seulement 12 personnes ont été enregistrées en garde à vue.

La preuve de mauvais traitements a été rapportée par deux avocats qui étaient présents à l’hôpital Haseki lors de l’examen médical sur environ 50 personnes détenues au siège de la police de Vatan. En effet, le 17 Juin, ils ont signalé à Human Rights Watch que “près de 15%” des personnes âgés de 18 à 25 ans portaient des signes compatibles avec les mauvais traitements allégués – tels que des coups de pied dans les jambes et des passages à tabac.

(b) L’utilisation de gaz lacrymogène

L’utilisation de gaz lacrymogène dans des espaces confinés, en particulier contre des cibles qui ne posent pas de menace imminente pour l’application de la loi ou autre, viole les normes internationales sur l’utilisation de la force comme inutile et disproportionnée car elle peut causer des problèmes et des effets graves, de plus une telle utilisation est susceptible de violer l’interdiction de traitements inhumains.

“Les forces de police ont sauvagement utilisé du gaz chimique sur les masses civils non protégés”, d’après le communiqué publié par l’Association médicale turque (TTB). L’association a partagé les résultats d’un sondage sur le Web qu’elle  a mené auprès de 11.000 personnes qui ont déclaré qu’elles avaient été exposées au gaz. 53% des personnes ont déclaré qu’elles avaient été exposées à des gaz chimiques pendant 1 à 8 heures, tandis que 11% avaient été exposées pendant plus de 20 heures. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a déjà clairement exprimé son inquiétude dans des affaires contre la Turquie au sujet de cette utilisation et a déclaré qu’un aérosol nocif ne devait être utilisée que s’il existe des “instructions claires quant au moment où il est susceptible d’être utilisé et qui précisent expressément qu’il ne devrait pas être utilisé dans une zone confinée”. La Turquie a déjà été reconnue coupable par la CEDH en 2012 d’avoir violé la liberté de réunion en utilisant inutilement et de façon disproportionnée du gaz lacrymogène près d’un hôpital à Istanbul par la CEDH.

(c) L’évaluation des arrestations

Plus de 100 personnes auraient été arrêtées à la suite des manifestations et de l’intervention policière samedi 15 juin à Gezi, Taksim et dans les lieux à proximité, a rapporté Amnesty International.

D’après les rapports de l’Association médicale turque, 7478 personnes ont été blessées dont 5 qui sont dans un état critique, 91 personnes ont souffert de traumatismes crâniens, et 10 personnes ont perdu la vue en raison de la police visant à les manifestants face avec des balles en caoutchouc

Enfin, l’Association des droits de l’Homme de Turquie a indiqué que le 9 Juin, 2448 personnes avaient déjà été arrêtées à travers 77 villes. Ce chiffre comprend 48 personnes arrêtées juste pour avoir posté des informations sur les manifestations sur leur compte  Twitter.

L’impact des violations sur la candidature à l’UE

Le Mardi 25 Juin 2013, la candidature de la Turquie à l’adhésion à l’Union européenne a connu une autre étape. Les États membres ont reporté une nouvelle série de pourparlers au moins jusqu’en Octobre 2013. L’UE a critiqué la répression de la Turquie sur les manifestations contre le gouvernement et ont reporté les pourparlers, un jour seulement avant qu’ils ne commencent. Le revers diplomatique s’est opéré lorsque  la police a perquisitionné des maisons à Ankara, arrêtant au moins 20 personnes accusées d’avoir participé à des manifestations anti-gouvernementales et ont été accusées d’avoir des liens avec des groupes “terroristes” et étaient soupçonnés “d’attaquer la police et l’environnement”.

Occupy Gezi Park est un mouvement unique, mais partageant le défi commun de la diversité des manifestants

(a) Les perspectives internationales

Les médias internationaux ont au départ perçu les manifestations comme une réplique du printemps arabe parce que le gouvernement a tenté de criminaliser les manifestants, il a utilisé du gaz lacrymogène et des canons à eau contre eux et en a arrêté des milliers. Selon les rapports des médias égyptiens locaux, les dirigeants des Frères musulmans en Egypte ont accusé les manifestants turcs de recevoir des fonds étrangers d’entités dont ils prétendent qu’elles “veulent faire échouer le projet islamique pourtant très réussi”. Le Premier ministre Erdogan a lui aussi évoqué une “conspiration internationale”, mais de son point de vue – que le Parlement partage -, il s’agit d’une “conspiration internationale contre la Turquie pour déstabiliser son économie”. Il a également fustigé la presse étrangère pour avoir lancé des “attaques globales” contre le pays et avoir averti les manifestants – qu’il appelle aussi “terroristes” ou “vandales” –  d’être  des pions dans un jeu plus large. “Nous n’allons pas montrer une plus grande tolérance”, a-t-il dit. “Quelqu’un qui vit à Londres peut percevoir la situation de façon différente. Je regarde [les événements] avec attention aussi. Mais ce qui arrive en Turquie est complètement différent de ce qui est arrivé au Moyen Orient. Ces pays n’avaient pas d’élections libres lors desquelles la volonté du peuple puisse se refléter [à l’issue d’un scrutin] et leurs tribunaux ne sont pas conformes aux normes occidentales” Gül a-t-il dit lors d’une réunion avec la Turkey’s International Investors Association (YASED). Néanmoins, cette manifestation est différente car la Turquie est une semi-démocratie – ce qui signifie que les gens ont de l’expérience politique – Melis Behil, un manifestant a-t-il analysé en disant que “Ce n’est pas un Printemps arabe, nous avons des élections libres ici mais le problème c’est que la personne élue ne nous écoute pas”.

Bien que le mouvement Occupy Gezi ressemble plus à Occupy Wall Street qu’au Printemps Arabe, il est important de garder à l’esprit que les manifestants ne rejettent pas l’organisation du pays, ils en exigent seulement une meilleure.

(b) La diversité des manifestants

Malgré ces différences, la diversité des manifestants demeure un défi avec lequel chaque mouvement doit composer avec lorsqu’il devient plus grande. Toutefois, dans le cas de la Turquie, certaines des personnes qui ont initié les manifestations sont des militants avec des années d’expérience, ils sont donc bien conscients de ces dangers. “Je pense qu’il y a des éléments propres aux des deux places, Tahrir et Zuccotti Park. Il y avait à la fois une belle solidarité et une unité Je me sentais comme dans Zuccotti Park, avec aussi la colère et l’intensité alimentées par la violence de la police propre à la place Tahrir. Il y avait des ateliers où été enseigné aux jeunes comment porter correctement un masque à gaz.” a dit Carl Gibson, un organisateur Occupy Wall Street.

Les déclarations publiques des manifestants se concentrent sur la transformation urbaine, la brutalité de la police et de l’autoritarisme, mais il ne sera pas chose facile de populariser le mouvement et de faire en sorte qu’il soit durable si les manifestants restent concentrés sur ces questions car la classe, la culture, la localité, et bien d’autres facteurs séparent les personnes qui souffrent de la transformation urbaine. Ces militants ne sont pas vraiment unis, ils n’appartiennent pas au même parti politique, ni ne partagent les mêmes opinions. Certains d’entre eux scandant des slogans nationalistes extrémistes à travers Istanbul et la Turquie a attiré l’attention des médias sur ceux-ci. Cependant, il convient de souligner que ces groupes constituent différents cercles qui se chevauchent: il n’y a pas nécessairement d’unité entre ces factions et, en dépit de la propagande gouvernementale, ils constituent la minorité autour de la place Taksim.

Suivi

Tout comme avec les mouvements Occupy Wall Street et le Printemps Arabe, l’élan déclenché sera presque impossible à canaliser dans une plate-forme politique. En effet, il y a peu d’accord sur des politiques spécifiques.

Gezi est devenu le nouveau lieu de rassemblement public contre la polarisation politique et le mouvement Occupy Gezi est parvenu à surmonter les vieilles divisions entre laïcs et islamistes, nationalistes et Kurdes, Sunnites et Alévis, ainsi qu’entre fans de clubs de football rivaux. Selon Emiliano Alessandri, la question qui subsiste est de savoir si “la coalition sera durable et si elle constituera une réelle opposition au pouvoir en place”. En effet, le problème est que les politiciens vont devoir s’adapter aux réalités.

Après trois semaines, le calme et le silence sont de retour dans certaines rues en Turquie, mais le mépris des manifestants anti-gouvernement subsiste. Le politologue Dogu Ergil est quant à lui préoccupé par les effets des manifestations sur la position politique du Premier Ministre, “La popularité de M. Erdogan n’a pas beaucoup changé. Elle est désormais peut être un peu ébranlée, mais sa légitimité et son leadership ne sont pas confrontés à un réel défi. Seule la manière dont il dirige le pays a été affectée par la crise.  Je pense que la société turque, ou du moins une partie de celle-ci, donne des signes qu’ils ne veulent pas d’un ‘big brother’“.

Share This Post

Céline est une chercheuse spécialisée dans les droits humains, et est actuellement Chargée de Programmes et Conseillère pour Destination Justice, au bureau de Phnom Penh (Cambodge). Céline fait aussi une Thèse en droit international public à l’Université d’Aix-Marseille (France) se concentrant sur la protection régionale des droits humains en Asie.

Loading Facebook Comments ...

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>