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Cambodge

“Un fleuve change de cap”: Un regard d’une beauté dévastatrice sur l’expérience cambodgienne

“Un fleuve change de cap”: Un regard d’une beauté dévastatrice sur l’expérience cambodgienne

A River Changes Course

“Je sens que ma vie est divisée en deux” dit Khieu Mok. Contraint par l’augmentation des dettes de sa famille de quitter sa vie d’agriculteur à Svay Rieng pour travailler dans une usine de textile dans la banlieue de Phnom Penh, Khieu est tiraillée entre garder son emploi à l’usine afin de rembourser les dettes plus rapidement, ou retourner auprès de sa mère qui aspire à présent à son retour. Lors d’une pause, elle décide d’utiliser le téléphone d’un magasin et, avec une expression de bravoure sur son visage, téléphone à sa mère afin obtenir des conseils. Après avoir été conseillée de rentrer à la maison, Khieu raccroche et, apparemment déchirée entre le soulagement et l’inquiétude, recouvre son visage de ses mains.

C’est l’un des innombrables moments bouleversants présent dans Un fleuve change de cap, un nouveau film documentaire produit par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) avec Youk Chhang en tant que producteur exécutif, dirigé par le cinéaste khmer-américain Kalyanee Mam (directeur de la photographie pour le documentaire oscarisé Inside Job), et produit par Mam et Ratanak Long. La première cambodgienne du film a eu lieu le 11 Octobre 2012 au Chenla Théâtre de Phnom Penh, recevant un accueil enthousiaste de la part des 600 personnes du public comprenant les familles des travailleurs de textiles des provinces de Takeo, Kampong Speu et de Kampong Chhnang transportées pour l’occasion par DC-Cam.

Pendant les quatre années de tournage, Un fleuve change de cap a suivi la vie de trois Cambodgiens et de leurs familles. En plus de l’histoire de Khieu, le film donne un rare aperçu de deux des groupes minoritaires du Cambodge, en se concentrant sur Sari Math, un jeune Cham pêcheur sur les rives du Tonlé Sap vivant dans la province de Kampong Chhnang au centre du Cambodge et Samourn Sav, membre des populations autochtones Cha-ray vivant dans une lointaine forêt du Ratanakiri dans l’extrême nord du Cambodge. Les trois protagonistes et leurs familles ont assisté à la première, et ont plus tard rejoint les cinéastes sur scène pour une discussion de groupe.

Malgré les différences ethniques, professionnelles et géographiques, nous découvrons que les familles partagent une expérience commune du Cambodge, certains thèmes étant entièrement partagés par les trois protagonistes. Chacun essaie juste de s’en sortir et d’aider du mieux qu’ils peuvent leur famille et les générations futures. Cependant, l’avenir est une source constante d’inquiétude et de lutte pour tous.

Samourn explique la déforestation qui a lieu dans le Ratanakiri et ses craintes que “Tôt ou tard, la forêt ne disparaisse”. Sari, de même, déplore que “pour les générations futures, tous les poissons auront disparu” avec la surpêche qui a conduit à réduire considérablement la qualité et la quantité de poissons que sa famille peut attraper en un jour. Pendant ce temps, une visite surprise des créanciers de la mère de Khieu, dont l’un se réjouit de ses difficultés à le rembourser, met en lumière les défis posés par cette montagne de dettes. Chacun se soucie du fait que les générations futures ne puissent travailler que pour quelqu’un d’autre – qu’il s’agisse d’un propriétaire d’usine ou d’un Chinois.

Il y a une sorte de solidarité dans ces expériences partagées, une fraternité du peuple cambodgien. Ce thème a été souligné lors de la première cambodgienne du film, quand une femme Cham tenait à remercier Mam pour montrer que les Chams sont comme les autres peuples cambodgiens. Cependant lors du débat, voyant Samourn trop timide pour parler de ses expériences, un membre du public se leva pour lui adresser la parole. Agitant sa main en guise de salutation, il a expliqué qu’il était aussi une personne Cha-ray, vivant à Phnom Penh, et que Samourn ne devrait pas sentir qu’elle était seule. Il lui fit part de ses encouragements à transmettre son expérience à l’auditoire dans leur dialecte ethnique, qu’il traduisit ensuite.

Un fleuve change de cap contient des moments tout aussi beaux et tendres qu’hilarants conduisant au rire ou à la conversation de l’auditoire de la première, mais pas davantage, comme par exemple lorsque Akai, frère cadet de Sari, saute nu sur un bateau à proximité, se trémousse joyeusement, et plonge dans la rivière. De même, certains moments vous briseront le cœur et vous plongeront dans un silence sombre, comme lorsque nous apprenons que Akai s’est noyé à 12 ans.

Le film est également techniquement spectaculaire. Mam utilise dans sa mise en scène des plans larges mettant en évidence la beauté stupéfiante de la superficie du pays et les cicatrices dévastatrices que le développement a creusé dans la terre et l’eau. Ses longs plans fixes des personnages principaux permettent d’amplifier leurs émotions, alors que la bande son d’Angie Yesson vous fait sentir que vous êtes debout, là, avec eux, à entendre le murmure du vent, les clapotis des vagues, ou encore le bruissement des grains de riz ballottés et tamisés.

Alors que Un fleuve change de cap révèle un Cambodge à une précaire croisée des chemins, il présente aussi des Cambodgiens qui partagent honnêteté, cœur et engagement envers l’avenir de leurs familles. Ce n’est pas un film facile et ses thèmes vont hanter votre esprit pour une longue période. Ainsi, en tant que nouveau point de vue sur l’expérience cambodgienne, c’est un film important à voir absolument.

Vous pouvez regarder Un fleuve change de cap lors des projections qui auront lieu au cours des prochaines semaines  à travers le pays. DC-Cam projetera le film au théâtre de Kamarak Phumin à Koh Kong le 15 Octobre, au Banlong Théâtre de Ratanakiri le 19 Octobre et au Borey Andet Théâtre de Siem Reap le 23 Octobre. Toutes les séances sont à 14 heures et vous pouvez obtenir plus d’informations auprès de Mme Sa Fatily (téléphone: 012 511 914) ou Mme Kan Penhsamnang (téléphone: 077 614 618).

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Doreen Chen is an international lawyer specializing in human rights, rule of law, international criminal law, and international humanitarian law. Currently based in Phnom Penh, Doreen is one of Destination Justice's senior consultants and chairs its supervisory board while serving as ECCC Legacy Program consultant for the United Nations Office of the High Commissioner for Human Rights.
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